Enfin Saint Nicolas ….

Et voilà, nous fêterons Saint Nicolas ce dimanche. Mais que fêterons nous ? Une jolie histoire pour les enfants, un gadget de marketing commercial de fin d’année, un vénérable évêque qui a vraiment existé? En fait il y a bien longtemps qu’en Occident nous ne fêtons plus un saint mais une légende que nous croyons connaître et qui pourtant nous échappe encore par nombre de ses aspects. J’a essayé de vous emmener en trois articles successifs à la découverte de ces trois faces de ce Saint Nicolas : sa vie , les origines de son culte et aujourd’hui « sa légende » .

Pour lire l’article sur la vie l’évêque de Myre en pdf ou l’imprimer, cliquer ici.
Pour lire l’article sur la véneration de l’évêque de Myre en pdf ou l’imprimer, cliquer ici.
Pour lire ce dernier article sur la légende de Saint Nicolas en pdf ou l’imprimer, cliquer ici.

« Grand Saint Nicolas patron des écoliers …. »

Oui, Saint Nicolas à vécu à Myre à l’articulation des IIIème et IVème siècles et a connu après sa mort une importante vénération pendant plusieurs siècles.

Non, Saint Nicolas n’a pas ressuscité trois petits enfants mis au saloir par un vilain boucher.

Alors pourquoi a-t-on oublié le premier, celui qui a existé pour ne plus retenir que le deuxième, l’imaginaire ?

Le matériel de base
La dépouille de Nicolas de Myre arrive à Bari en 1095 (voir article précédent) et, en conséquence, la propagation de son culte à travers l’Occident s’amplifie. Des églises lui sont consacrées. Sur leurs fresques, sur leurs vitraux, dans leur statuaire, les miracles du Saint sont affichés et s’imposent aux regards de tous. Arrive ce qui arrive souvent dans l’histoire de la vénération populaire, ces illustrations des évènements de sa biographie deviennent les bases d’une relecture du récit de ses actions qui, grâce aux ajouts et aux emprunts, va rapidement s’éloigner de sa réalité de base. A la même époque, le christianisme s’imposant par l’évangélisation des uns et la volonté politique des autres, les mythes anciens et leur cortège de légendes et de croyances populaires vont devoir prendre le maquis, se dissimuler sous d’autres formes. C’est au croisement de ces deux courants que va naître notre Saint Nicolas, héritier de Nicolas de Myre et porteur d’un imaginaire propre à la terre d’Occident. En effet nos frères orientaux, pourtant grands vénérateurs du saint évêque de Myre, ne connaissent pas cette légende.

Les premières traces de la légende des trois innocents au saloir que nous connaissons aujourd’hui, remonte au XIIe siècle vers 1175 : le trouvère Robert Wace consacre un de ses poèmes au miracle de saint Nicolas, de façon très sommaire, mais qui suppose l’existence préalable d’un conte pieux. Cette histoire est ensuite développée dans un court mystère latin dans un recueil du XIIIe siècle, où les victimes sont trois jeunes clercs. Dans un sermon attribué à saint Bonaventure, les personnages des clériaux deviennent des écoliers nobles et riches tués par un aubergiste de la ville de Myre. Qu’ils soient clériaux, étudiants en voyage ou simples petits enfants insouciants surpris par la nuit, la trame de ce récit macabre est la même. Elle s’apparente à de nombreux récits ou l’innocence affronte la ténèbre des ogres. Pensons à ce conte de fées populaire du Petit Poucet retranscrit par Charles Perrault ou même au Petit Chaperon Rouge.

Le récit mythique
La légende nous présente 3 protagonistes : Les enfants (3) auxquels nous sommes appelés à nous identifier, le ténébreux ogre boucher et le lumineux saint évêque. Le récit mythique s’attaque directement à cette crise, que chacun rencontre sur son chemin de vie vers la maturité. Lorsque, quittant la confiance de l’enfance, innocente et naïve, dans la figure parentale, surgit douloureusement la conscience de l’ambivalence de l’adulte et se découvre son aspect « ogre », verso de son côté « nourricier ». Le boucher nourrit les enfants avant de les démembrer et les mettre au saloir. Il répond à leur confiance mais en même temps il les mange. Le salut viendra lorsque, ayant subi de plein fouet la nuit mortelle de l’ogre, la lumière réapparaitra pour mener à la vie. Et la lumière salvatrice ne sera vie qu’en intégrant la ténèbre à sa juste place, en lui rendant justice. Dans notre monde, la lumière ne sera plus jamais pure car elle ne peut exister sans l’ombre et la nuit ne sera plus jamais totale parce qu’elle fait allégeance à la lumière.

Raconter la légende, toute la légende
Ici s’ouvre cet abime sans fond du mythe que chacun est appelé à explorer et qui reste, en finale, indicible et donc « merveilleux ». Bien sûr le récit s’adresse à l’enfant aux prémices de l’adolescence qui découvre un monde adulte fort différent du cocon protecteur dont il émerge. Il est encore « nu » alors qu’il découvre le coté « ogre » de la vie d’adulte, et certains en sont tragiquement abusés, démembrés, murés dans la stupeur. C’est un total cataclysme quand parfois l’ogre n’est autre que le détenteur de la lumière, le père, l’enseignant, le prêtre ou même l’évêque. Mais pour chacun, au-delà de cette phase de l’existence, la légende nous offre une clé pour nos vies intérieures autant qu’extérieures lorsque nous sommes confrontés à l’apparent combat de la lumière et de la ténèbre.

Une condition cependant : il nous faut assumer tout le récit, dans son entièreté, sans rien omettre. Le boucher et ses actes obscures sont aussi importants que le saint et sa lumière. Il ne peut y avoir de saint lumineux sans ogre ténébreux. Comment reconnaître la lumière si ce n’est par son ombre. Limiter le récit au seul gentil saint c’est mentir et garder la violence et la puissance de la ténèbre inexprimées, refoulées, cachées, non traitées; lui maintenir toute sa virulence. La vraie victoire, la proposition de vie issue de ce combat, n’est pas l’écrasement de l’un par l’autre, la condamnation de l’un et son éradication. C’est paradoxalement une réconciliation dans leur mise en perspective par la capacité, parfois durement acquise, de pouvoir les embrasser dans un même regard. Cette légende est en quelque sorte, comme beaucoup de contes de fées, un récit initiatique.

Nous voila arrivés à la fin des trois articles que je voulais consacrer à Saint Nicolas. Vous savez maintenant pourquoi il devait y en avoir trois. J’ai évoqué des pistes, ébauché des raisonnements, fait allusion à des réalités qu’on associerait pas immédiatement à ce Saint. Et nous n’avons fait qu’effleurer les réalités de cette figure. J’espère simplement que parler de « La Saint Nicolas » aura pris pour vous un sens un peu différent, un peu plus riche.

Alexandre Goffin

La légende de de Saint Nicolas telle que la retranscrite Gérard de Nerval.


Il était trois petits enfants
Qui s’en allaient glaner aux champs.


S’en vont au soir chez un boucher.
« Boucher, voudrais-tu nous loger ?
Entrez, entrez, petits enfants,
Il y a de la place assurément.»

Ils n’étaient pas sitôt entrés,
Que le boucher les a tués,
Les a coupés en petits morceaux,
Mis au saloir comme pourceaux.

Saint Nicolas au bout d’sept ans,
Saint Nicolas vint dans ce champ.
Il s’en alla chez le boucher :
« Boucher, voudrais-tu me loger ? »

« Entrez, entrez, saint Nicolas,
Il y a d’la place, il n’en manque pas. »
Il n’était pas sitôt entré,
Qu’il a demandé à souper.

« Voulez-vous un morceau d’jambon ?
Je n’en veux pas, il n’est pas bon.
Voulez vous un morceau de veau ?
Je n’en veux pas, il n’est pas beau !

Du p’tit salé je veux avoir,
Qu’il y a sept ans qu’est dans l’saloir.
Quand le boucher entendit cela,
Hors de sa porte il s’enfuya.

« Boucher, boucher, ne t’enfuis pas,
Repens-toi, Dieu te pardonn’ra. »
Saint Nicolas posa trois doigts.
Dessus le bord de ce saloir :

Le premier dit: « J’ai bien dormi ! »
Le second dit: « Et moi aussi ! »
Et le troisième répondit :
« Je croyais être en paradis ! »


(Notons la récurrence du 3, signature de Nicolas.)

Père Fouettard ou Zwarte Piet




Avis aux âmes sensibles :
Sans père fouettard pas de Saint Nicolas
Les plus anciennes versions germaniques de la légende de Saint Nicolas attribuent déjà au boucher le nom de Peter Schwartz qui donnera « Zwarte Piet » dans les versions néerlandaise . Pourquoi ? On peut épiloguer longuement sur l’origine de ce nom mais ce qui est certain c’est qu’il désigne le personnage des ténèbres. Noir par ses desseins, noir parce qu’il est de la ténèbre, noir de saleté c’est incontestable.
Noir de peau est une dérive de l’époque coloniale tout comme avant de se voir attribuer cette peau noire il a souvent été représenté, pour d’autres raisons historiques, sous forme d’un turc.
Par contre en français, l’appellation « père fouettard » en fait un héritier d’une longue tradition de personnages primaires, obscurs, maléfiques dont la plus célèbre incarnation est le Krampus d’Europe centrale. De ce fait il est un lointain cousin du Grinch et de Croquemitaine et de tant d’autres personnages des ténèbres qui hantent notre folklore.

Krampus – Père Fouettard – Le Grinch

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