Saint Pierre archéologie et travaux

Nous remercions vivement le Cercle d’Histoire, d’archéologie et de Folklore d’Uccle et environs, UCCLENSIA,
qui nous autorise à publier l’article suivant
paru dans le numéro 268 (Janvier 2018) de sa revue bimestrielle.
Ce numéro est en vente au prix de EUR 3,-.

Le cercle à son siège social au
79 de la rue du Repos – 1180 Bruxelles
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Suivi archéologique des travaux
dans l’église Saint-Pierre
à Uccle

Sylvianne Modrie,
Direction des Monuments et Sites, Service public régional de Bruxelles
Note : Dans cette version du texte les notes de l’auteur ainsi que l’intéressante bibliographie ont été omises.
Nous renvoyons le lecteur intéressé à l’article original.

 

Dans le cadre des travaux de rénovation des intérieurs de l’église Saint-Pierre à Uccle, le Département Patrimoine archéologique de la Direction des Monuments et Sites a suivi les terrassements destinés à recevoir le nouveau système de chauffage.
Ces travaux, dirigés par l’asbl CIDEP (Centre d’Information, de Documentation et d’Étude du Patrimoine) pour le compte de la Région de Bruxelles-Capitale, de la Commune d’Uccle et de la fabrique d’église Saint-Pierre sont réalisés par l’entreprise Monument Vandekerckhove d’après les plans du bureau d’architecture Àrter.

Cette intervention du Service public régional de Bruxelles, sollicitée par le CIDEP dans le cadre du permis d’urbanisme qui lui a été délivré, a mis au jour suffisamment d’éléments architecturaux de l’ancienne église pour recaler précisément les plans levés en 1775 (fig. 2) avant sa destruction et en définir le niveau de circulation.
Vingt ans auparavant, ce plan conservé aux Archives générales du Royaume avait pu être superposé au plan de l’église actuelle à la faveur des dégagements et relevés des membres du Cercle d’histoire d’Uccle lors des travaux de réaménagement du parvis.
La présente contribution s’appuie sur une première approche des structures rencontrées, sans les études complémentaires des matériaux de construction et analyses archéo-pédologique. Une brève description du matériel archéologique est cependant livrée ici par Stephan Van Bellingen.

Bref historique

Les origines de l’église paroissiale dédiée à Saint ­Pierre-aux-Liens remonteraient – dans la tradition – à l’époque carolingienne, mais ce n’est qu’au début du XIIe siècle qu’elle apparaît dans les textes.

Pour ces périodes anciennes, l’iconographie nous manque également. Les premiers documents graphiques qui datent du début du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle, nous représentent un édifice en forme de croix latine pourvu de collatéraux, d’une tour clocher à la croisée du transept et d’un chœur à chevet plat. Cette image, bien que largement postérieure aux restaurations que l’église a dû subir suite aux dégâts importants liés aux guerres de religion à la fin du XVIe siècle est compatible avec les plans d’églises romanes des XIIe et XIIIe siècles. Les rapports de visites décanales de 1593 et 1596 relatent l’état de ruine de l’église qui avait été incendiée et restait depuis « exposée à la pluie comme au vent, à tel point qu’il n’est plus possible d’y célébrer le culte la saison d’hiver ». La forte tempête de 1606 n’arrangea pas la bonne tenue des travaux de restauration dont la reconstruction de la tour qui semblent cependant être terminés en 1609.

Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, le bâtiment était à nouveau dans un tel état de vétusté que les paroissiens s’en plaignirent à l’abbesse de Forest dont dépendait l’église. De cet épisode, nous disposons de documents d’une rare qualité. Ayant fait appel à l’architecte Laurent Benoît Dewez, un premier cahier des charges fut rédigé en 1774 et les premiers travaux effectués dans la foulée. Cette tentative de restauration échoua et, à côté des deux plans très soignés de Laurent Benoît Dewez qui sont parvenus jusqu’à nous, six plans dressent un état des lieux précis de l’édifice qui fut finalement détruit et remplacé par l’église actuelle en 1782, sous l’égide de l’architecte Jean­François Wincqz.

Ces plans réalisés à échelle du pied de Bruxelles servaient à appuyer les allégations d’experts chargés par le Souverain Conseil de Brabant de témoigner sur la conduite des travaux de l’architecte Dewez que les paroissiens jugeaient déficiente (11).
Sur le plan n° 1, légendé (fig. 2), on identifie bien les travaux déjà réalisés par Dewez dont la destruction de l’ancien chœur (0) et de la sacristie (C) à l’est ; la création d’un espace large de deux travées à la place de l’ancienne façade détruite (A) donnant accès à un nouveau chœur (X) et à la nouvelle sacristie (Z) située dès lors à l’ouest, à l’opposé de ce que nous impose la liturgie catholique. La façade nord, à hauteur du collatéral a été reconstruite et quatre piliers quadrangulaires (5 à 8) ont été retaillés afin de former un octogone.

L’intervention archéologique

Bien que l’axe est-ouest du bâtiment actuel soit décalé de 15° vers le nord et de 35° pour le bâtiment ancien, et afin de faciliter la lecture, l’axe liturgique sera utilisé pour la description des structures. Le nord magnétique est néanmoins représenté sur les photographies et les plans. Les altitudes ont été calculées par rapport à la borne de l’Institut géographique national présente sur la façade occidentale de l’église. Les numéros d’unités stratigraphiques (us) et constructives (uc) se rapportent aux objets et à la documentation de fouille conservés par la DMS.

L’équipe archéologique est intervenue 7 jours ouvrables durant le mois d’octobre 2017.

Le système de chauffage imposa deux types de creusement à partir du sol actuel de l’église situé vers 50,31 m: des tranchées pour le passage des tuyaux de 30 cm de large et 40 cm de profondeur et d’autres accueillant les convecteurs de 120 cm de large sur 240 cm de long et 100 cm de profondeur. Les tranchées ont été ouvertes par l’entreprise jusqu’aux premiers vestiges en dur qui après leur enregistrement archéologique ont été détruits pour le projet.

Malgré la faible emprise de ces ouvertures, les façades ouest, nord et sud, le transept, les deux colonnades supportant les gouttereaux de la nef et le pilier nord de la croisée de l’ancien édifice ont été rencontrés, permettant une restitution précise de son plan (fig. 3). Le croisement optimal des vestiges anciens par les tranchées prévues pour le chauffage tient au fait que l’église actuelle adopte un axe d’orientation est-ouest plus strict que l’édifice ancien qui est, de ce fait, traversé de biais.

Les vestiges sont en majorité des éléments en fondation et en élévation, tous constitués de moellons et pierres taillées en grès calcaire, y compris ferrugineux, liés au mortier de chaux. Dès l’ouverture de la première ligne sud du chauffage (TR01 à TR05), les vestiges médiévaux sont apparus quelque trente centimètres sous le niveau de circulation actuel. Dans la tranchée TR01, ce sont les maçonneries abîmées de l’angle sud-ouest du transept méridional qui ont été mises au jour vers 50,00 m.

Les deux structures liaisonnées entre elles, larges de 95 à 100 cm, sont composées de pierres calcaires liées au mortier de chaux. Les pierres sont de plusieurs natures sans doute issues des couches géologiques du lédien, dont du grès ferrugineux. Les traces du chantier de démolition de la fin du XVIII » siècle, une fine couche d’enduit et de fragments de brique qui colle aux structures sont surmontées d’une couche de terre et des vingt centimètres nécessaires à l’installation du sol actuel.

La tranchée peu profonde TR02 (fig. 4), située à l’extérieur de l’église ancienne, a livré un aménagement de sept pierres blanches non taillées (uc029, vers 49,95 m), dont deux portent des traces de calcination et des fragments de tuiles rectangulaires en terre cuite rouge à crochet (us030, vers 49,85 m). Dans le sondage plus profond TR03, deux maçonneries côte à côte permettent de définir les caractéristiques et la localisation exacte de la façade du collatéral sud. Les deux murs, proprement arasés à 50,00 m diffèrent par leur mise en œuvre, leur épaisseur et la composition de leur mortier (fïg. 5 et fïg. 6).

Le mur nord (uc018), épais de 42 cm, présente un parement de pierres blanches taillées au marteau taillant rehaussé d’enduit à la chaux comblant les irrégularités (fig. 7). Observé jusqu’à 49,30 m, soit la profondeur nécessaire au projet, ce parement a été recouvert dans sa partie supérieure d’un enduit à la chaux recouvert d’un badigeon de couleur noire (base à 49,91 m). Le mur sud (uc019), d’une épaisseur de 95 cm, possède un parement assez propre au nord au front de pierre taillée (vu seulement en plan) et plus irrégulier au sud.

En vis-à-vis, les vestiges de la façade nord rencontrés dans les tranchées TR10 à TR12 présentent les mêmes caractéristiques. Arasées à 50,00 m, les fondations du mur nord (uc107), présentent une épaisseur de 90 cm sur une hauteur de 20 à 30 cm avant que la maçonnerie s’élargisse (uc108) et occupe toute la surface de la tranchée TR12.

C’est dans la tranchée de fondation (uc106) que fut retrouvé un objet en os finement ouvragé qui a été identifié par Stephan Van Bellingen comme étant un cure-oreille.

L’équivalent au mur plus étroit (uc018) a été retrouvé dans la tranché TR 10 : une maçonnerie de 42 cm d’épaisseur (uc139), présentant un parement en face sud et un recouvrement d’enduit et badigeon noir (uc143, base à 49,90 m).

Dans la tranchée TR12 (fig. 8), un petit mur en pierre taillée (uc097, épaisseur de 34 cm) s’appuie perpendiculairement à la façade (uc107), sans doute pour former une chapelle. Les pierres de sa face orientale présentent des traces de combustion s’étendant jusqu’à 4 cm dans la masse de la pierre, indice d’un incendie très violent.

Le mortier étant également rougi par le feu, le mur était bien en place lors de cet événement qu’on pourrait rapprocher des troubles de la fin du XVIe siècle.

Contre ce mur, une couche de mortier de pose très compacte (uc099, vu sur 1 m2) porte les traces de dalles de terre cuite rouge, disparues, dont les dimensions estimées sont 19,5 x 19,5 cm.

La façade orientale de l’église primitive a été appréhendée dans le sondage TR05. Détruite par l’architecte Laurent Benoit Dewez, la tranchée de prélèvement des matériaux de construction est large de 105 cm. En limite est du sondage, le départ à l’intérieur de l’église, d’une maçonnerie correspond parfaitement avec le pilier engagé visible sur le plan de 1775.

Dans l’église ancienne, les piliers carres déterminent la largeur de la nef. Trois d’entre eux ont été mis au jour. L’angle d’un pilier appartenant au gouttereau sud dont une face porte la trace du feu est apparu dans la tranchée TR06 (uc048, fig. 9). Ce dernier est associé à une couche de mortier de pose d’un sol disparu, mais dont on peut évaluer le niveau de circulation à 49,92 m grâce à la base d’un enduit badigeonné de noir présent sur ses parois.

Deux autres piliers soutenant le gouttereau nord ont été retrouvés dans la tranchée TR09, plus profonde livrant notamment la hauteur totale de leurs fondations (fig. 11). Le pilier oriental (uc049, arase à 49,95 m) est le mieux conservé et deux de ses faces de 98 cm de large ont été dégagées. L’élévation est conservée sur deux assises pour une hauteur de 32 cm et repose sur trois assises

de fondation saillantes (fig. 12). Le pilier occidental (uc137) n’a livré que ses fondations, hautes de 45 cm et la trace de l’élévation, arrachée. Ces fondations reposent partiellement sur une maçonnerie en pierre, large de 1,10 m (uc123) qui pourrait appartenir à une phase antérieure.

La croisée entre nef et transept est supportée par un imposant pilier cruciforme retrouvé dans la tranchée TR07 (uc052), peu profonde. Ici, une imposante pierre de grès ferrugineux a été associée au grès calcaire blanc au niveau de l’élévation du pilier (fig. 13). Recouvert d’un enduit à la chaux de quelques millimètres, cette différence de couleur n’était pas perceptible par les paroissiens.

En extrémité orientale de la TR07, quelques dalles de pierre blanches alignées représentent le vestige du sol couvrant le transept (uc054, fig. 14). Situées à 49,89 m, les épaisses dalles (8 à 10 cm) reposent sur un lit de sable et de mortier d’une dizaine de centimètres. Les traces d’une structure de treize centimètres de large traversent les dalles du nord au sud : ce mortier liait sans doute un muret, et vraisemblablement une contremarche. En effet, les dalles présentent une forme régulière avec un côté de 4 7 cm mais les queues de ces pierres sont cachées par la structure disparue. A l’arrière de celle-ci, on peut penser qu’il y avait un remblai et qu’elle formait la limite entre le transept et le chœur, qui devait être situé à un niveau de circulation plus élevé.  C’est la présence de cette structure qui a permis la conservation de ce dallage qui, aux endroits libres de construction, a sans doute été totalement récupéré.

Les tranchées TR14 et TR16 ont été ouvertes à l’emplacement de la façade nord de l’église, érigée en 1782 par l’architecte J.F. Wincqz, qui a été détruite -en 1938-1945 pour agrandir l’édifice. Ces fondations très soignées en escaliers intègrent de nombreuses pierres blanches issues de l’ancienne église comme en témoignent les traces de taille au marteau taillant caractéristiques dans nos régions du XIIe à la seconde moitié du XVe siècle  ou les traces de feu (fig. 15).

Conclusions et perspectives

Malgré la limitation de notre intervention au projet d’installation du chauffage imposée par la bonne pratique de l’archéologie préventive, les premiers résultats sont probants.

Les niveaux d’arase sont très haut: les structures anciennes sont apparues quelque trente centimètres, voire moins, sous le niveau de circulation actuel, soit l’épaisseur nécessaire au chantier de construction du sol de l’église actuelle. Si le plan de 1775, témoin précieux et précis de l’ancienne église avait été recalé sur l’actuel à la faveur des découvertes de 1997 sur le parvis, rien ne présageait à retrouver des éléments en élévation. Ainsi, le dernier niveau de circulation, défini par des dalles en pierre blanche mais également – partout dans les tranchées – par des traces de préparation de ce sol ou par la présence d’enduit peint, a été établi à 49,89 m. Les structures en pierre portent les traces du marteau taillant, technique destinée indifféremment aux fondations et aux élévations, comme l’indique le traitement des piliers de la nef (fig. 16). L’absence de palette périphérique sur les pierres nous ramène à une fourchette de datation large située entre le XIIe et la seconde moitié du XVe siècle.

Un autre indice d’un niveau de circulation haut est la présence de trace de cercueil en bois à 49,30 m et la récolte d’ossements humains en place associés dans la tranchée TR08.

D’autres indices concernant des niveaux de circulation plus anciens sont cependant apparus lors de cette intervention. Que penser du parement parfaitement assisé de la structure uc018 observée dans la tranchée TR03 sur 70 cm de haut et de son éventuel équivalent de la tranchée TR10 (uc139) ? Si le traitement des structures permet de définir leur fonction d’élévation ou de fondation, les couches de sédiment associées peuvent également y contribuer. Dans la tranchée TR09, une succession de fines couches de terre sur une quinzaine de centimètres culmine à 49,40 m entre les fondations des piliers de la nef. Les premières observations archéopédologiques font penser à une série de développement de sols. Ces strates reposent sur une couche de mortier qui recouvre le fond de la tranchée et un mur qui pourrait appartenir à une phase antérieure. Les analyses des blocs prélevés pour l’étude micromorphologique permettront de déterminer la nature des sédiments et on l’espère leur rattachement à un épisode de l’histoire de l’église: trace d’un des chantiers de construction, état de délabrement après les troubles de la guerre de religion …

Les analyses complémentaires sur les mortiers et les matériaux de construction prélevés durant le chantier permettront peut-être de dater plus précisément les structures mise au jour durant le chantier. Nous ne manquerons pas de faire bénéficier les lecteurs d’Ucclensia de toutes nouvelles avancées.

 

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