100 jours pour vivre le Christ
Un point de vue très personnel sur la période pascale

Ce matin je rentre du jardin couvert de cendres, cendres de mon foyer accumulées au cours de l’hiver, résidu du bois mort brulé pour agrémenter nos soirées. Ces cendres que je viens de disperser avec soin, rendues à la nature, viendront renforcer le jardin et l’assister dans sa résurrection printanière.
Me reviennent à l’esprit les cendres reçues hier soir en ouverture de la période pascale. Elles aussi, symbole de la crémation de tout ce « nécessaire » qui nous obère, sont là pour nous fortifier au seuil de la toute grande période liturgique de l’année, centre et pivot de notre vie de chrétiens.
Du 18 février au 24 mai, alors que nous sortirons peu à peu de l’obscurité de l’hiver et entrerons de plein pied dans la clarté du printemps, l’église nous invite à vivre 98 jours à la suite du Christ en parcourant les grandes étapes de sa vie et entrer dans sa Lumière.
Tout d’abord, pendant les 48 premiers jours nous Le suivront dans sa vie d’homme. Il nous deviendra familier. Nous L’entendrons mais sans vraiment Le comprendre. Si Sa Parole semée fait secrètement son chemin de désencombrement en nous, nous sommes encore très loin de nous l’accaparer, de la faire nôtre.
Et puis, si nous sommes honnêtes et vrais, arrivent les 3 derniers jours de cette première période qui nous plongeront dans l’incompréhension la plus totale. C’est le moment où même ceux qui vivaient à ses côtés l’ont lâché, jurant ne pas le connaitre. Alors nous à deux mille ans de distance …

Qui est-il celui-là qui prétend se donner à nous comme nourriture et puis, tout en se proclamant Fils de Dieu, se laisse exécuter comme un malpropre au supplice le plus infamant pour, en plus et c’est le comble, se relever de la tombe ?
Qui L’a jamais compris ?
On peut éventuellement s’y habituer, comme on s’accoutume d’un beau conte de fées que l’on nous raconte depuis l’enfance, mais, on a beau nous l’avoir le répété chaque année, pour nous, avouons-le, aujourd’hui en 2026, c’est et cela reste toujours une histoire de fous. Et pourtant l’église nous dit que c’est le passage obligé vers la libération et la Lumière.

Et puis ça continue et viennent les 48 jours suivants au cours desquels nous vivrons en compagnie de ses disciples en Le revoyant régulièrement, Lui le Ressuscité.
Malgré sa présence réconfortante, nous vivrons enfermés avec ses disciples, dans l’incompréhension, la peur du ridicule qui tue, avec la crainte d’être pris pour des fous.
Ne L’avions-nous pas renié et espéré en être débarrassés, redevenus normaux ?
Mais le problème c’est qu’Il n’est pas reniable, on ne s’en défait pas si facilement. Son amour nous colle à l’âme comme une véritable addiction. Alors nous vivrons enfermés cachant le mieux possible les liens qui nous lient à Lui, notre relation à cet Invraisemblable. Accros et impuissants, nous ferons de cette liaison, une religion mais une religion très privée, rien que pour nous, seulement dans notre groupuscule, notre petite église. À l’extérieur de notre cénacle verrouillé, de notre petit cercle, motus et bouche cousue.


Et Lui nous regardera avec Amour et patience, sans nous juger. Il nous dira même que ce que nous éprouvons est normal, humain.
Il nous dit que les paroles, qu’Il nous donne à garder comme un trésor, nous ne pouvons les comprendre maintenant mais, quand Lui sera vraiment parti, Il nous enverra son esprit qui nous enseignera tout et sera notre avocat.
Que sa Parole sera la nôtre.
On n’est pas sortis de l’auberge, encore un truc de fous !
Puis un jour, ça y est, il part définitivement. Maintenant il sera définitivement absent. Le jour est ténèbre, le deuil est brutal et nous restons médusés au point qu’il faut qu’on nous dise de déguerpir, de nous en retourner.
Mais où ? Dans notre petit cénacle verrouillé, ou dans notre pays d’origine pour reprendre notre vie d’avant soudain devenue si étroite ?
Faut-il abandonner tout cela come un rêve merveilleux qui s’est évaporé au contact de la dure réalité ?


Et pourtant 4 jours plus tard, l’indescriptible se produit. Tout explose. La porte de notre petit cénacle éclate sous le souffle qui nous anime. Impossible de se taire. Il faut sortir. Il est vivant, pas à côté de nous comme quand il marchait sur les chemins poussiéreux, pas devant nous comme lorsqu’il est ressuscité, pas sous nos yeux ébahis comme un merveilleux fantôme en 3D.
Non Il n’est plus autour de nous, nous n’avons plus à le suivre, à l’imiter, parce que maintenant Il est en nous, Il est vivant, nous le savons parce que c’est en nous qu’Il vit. Son esprit nous enflamme. C’est Lui qui parle par nous, qui agit par nous et nous, nous ne pouvons que Lui laisser les commandes. Nous constituons Son corps non par notre volonté mais par la Sienne.
Ah oui ? C’est vrai ça ? Paroles et paroles et paroles … Vous, vous avez ressenti quelque chose ? Comme moi, probablement pas ou bien si peu, si éphémère, si illusoire. Nous pouvons l’entendre, le concevoir, l’imaginer, – une belle histoire – mais quant à le vivre, soyons honnêtes, on repassera.
Et voilà pourquoi nous sommes appelés par l’église à repasser, à refaire encore et encore, ce parcours de 100 jours, pour que progressivement, année après année, cette réalité commence à poindre en nous comme une source qui veut faire éclater la pierre de nos cœurs et qui peu à peu perce patiemment cette roche si dure pour pouvoir sourdre goutte à goutte et un jour parvenir à s’écouler librement du côté du temple et fertiliser la plaine.
Alors oui, ce carême qui commence est l’occasion d’entailler de quelques griffures maladroites ce rocher des certitudes de notre âme et d’oser espérer qu’au bout de cent jours un peu d’eau en sortira pour étancher notre soif et celle du monde.

Alexandre GOFFIN
